Sussurrami -
P1020091.JPG
Sussurrami
 
Le cri, la voix partagent la nature de la semence.
Laisser une parole plutôt qu’un écrit incite la mémoire des autres à conserver. Le savait bien celui qui répandit au vent et aux hommes les mots rares, qui pensa qu’en cela consistait la fécondation et que les oreilles en devenaient fleurs pour les abeilles.
 
extrait de "I colpi dei sensi" (Les coups des sens) de Erri De Luca
 
 
Sussurrami est née d’une idée très simple. C'est une aimable invitation à se disposer à l’écoute attentive d’un phénomène acoustique subtil et inaudible à distance : la voix humaine chuchotée.
L'auditeur (unique) et la performeuse, vêtue en blanc, sont assis l’un à côté de l’autre. L'auditeur se laisse bander les yeux par l’artiste qui guide ses mains couvertes de gants blancs (du type utilisé pour feuilleter les manuscrits anciens) pour tourner au hasard les pages d'un texte placé sur un pupitre, en créant ainsi la partition de mots, de syllabes et de lettres que seront chuchotés  dans ses oreilles.
Donc l’auditeur crée la partition mais ne la voit jamais. Son rythme et sa vitesse en tournant les pages donnent le rythme et la vitesse de l'improvisation . Et il/elle écoute. Mais il perçoit aussi la proximité du corps de l'artiste qui se rapproche et se déplace, entend le son de sa respiration, sent ses mouvements, sa chaleur et son odeur.
 
Les implications de cette simple action sont multiples.
Pour la performeuse, au delà de tous les éléments habituels généralement impliqués dans l'improvisation, il s’agit de se consacrer à un seul auditeur et d’adapter l’improvisation à son rythme, en se laissant inspirer par lui / elle, et pas seulement par le texte. Et encore il faut être capable d'avoir une gamme de sons et d’expressions qui soient variés et intéressants même avec un volume très faible.
Pour l'auditeur, l'expérience est extrêmement intense. En éliminant le sens de la vue, le sens de l'ouïe et les autres sens deviennent plus aigus, on entre dans une bulle sonore privé, intime, où on peut profiter de l'engagement personnel d'un artiste et en même temps collaborer avec lui en créant la partition : l’auditeur prête son aide étant mutilés. L'utilisation de gants, selon un auditeur qui a déjà connu cet expérience, rend plus difficile tourner les pages (et ça demande beaucoup plus d'attention pour accomplir ce simple geste), mais aussi ça donne une sorte de ritualité et impose le respect pour le texte.
 
Voici quelques phrases prononcées pas des auditeurs de Sussurrami, après les performance de Morangis et Cagliari (juin et novembre 2013).
- Ça c’est magique
- Il y a quelque chose fort érotique dans tout ça
- Pendant tout le temps j'avais un truc dans le dos
- J'étais bien , j'étais vraiment heureuse
- J'ai essayé de comprendre les mots ou les lettres qui apparaissaient, mais un moment donné j’ai laissé prise.
 
Tous, sans exception, souriaient franchement quand le foulard a été enlevé.
 
Le texte utilisé par AGL c’est l’œuvre « Cahiers / Cadernos » d’Erica Zingáno.

(photos de Deborah Walker - performance à Anis Gras, Arcueil, décembre 2013)


P1020115.JPG
IMG_4262.JPG